« Les effets à long terme d’avoir été photographié étaient plus débilitants […] exacerbés par l’idée que d’autres puissent regarder ou distribuer les films [et par] l’idée que les photos puissent être utilisées pour exploiter d’autres enfants122. »
« Lorsqu’un enfant est utilisé à des fins de pornographie, on sait peu de choses au sujet de l’ensemble des répercussions à long terme sur lui et sa famille, de même qu’au sujet des stratégies qu’ils emploient pour s’en sortir et du soutien qu’ils reçoivent, le cas échéant123. »
Les thérapeutes, les agents de police et les préposés aux services de soutien aux victimes comptent de nombreuses années d’expérience auprès des enfants exploités sexuellement. On reconnaît de plus en plus que les images d’exploitation sexuelle des enfants et leur diffusion compliquent les conséquences des abus commis. Cette réalité a des répercussions sur le rétablissement des victimes et sur la prestation des services qui leur sont offerts.
« Étant donné sa nature relativement nouvelle, Internet vient ajouter des éléments inédits et spécifiques de victimisation jamais connus auparavant. Le fait qu’Internet permet un enregistrement permanent et incontrôlable des abus est une importante source de préoccupation. En effet, si elles sont diffusées sur Internet, les images des vidéos d’enfants exploités sexuellement ne disparaîtront jamais. Cet aspect de la victimisation produit des effets dévastateurs sur les victimes dont les suivants : la victime ne veut pas parler; elle se blâme pour l’abus qu’elle a subi; elle est plus traumatisée; elle a honte à la pensée que d’autres verront les images sur Internet; elle est moins susceptible de divulguer de l’information; et elle a besoin de plus de temps pour se remettre de l’abus que si celui-ci avait été commis sans enregistrement124. »
Compte tenu de ces complications, il est nécessaire que les professionnels travaillant avec les victimes et leur famille soient mieux renseignés sur les moyens de traiter les conséquences de ce type d’abus. Ils doivent connaître les méthodes que les victimes peuvent utiliser pour surmonter les difficultés et être capables de déceler les signes de détresse accrue.
Dre Sharon Cooper fait les recommandations suivantes aux personnes qui travaillent auprès des enfants victimes d’exploitation sexuelle :
« …elles ont besoin d’apprendre à poser les bonnes questions pour découvrir si la victimisation d’un enfant à l’aide d’images d’exploitation sexuelle comprenait la production, la diffusion, la possession ou l’extorsion [car] habituellement, les enfants ne parleront pas de l’abus qu’ils ont subi et nieront même l’existence des images… Lorsque l’exploitation sexuelle d’une personne fait l’objet de photos et de vidéos, cela représente un facteur de risque considérable en ce qui concerne la consommation abusive d’alcool et de drogues, les problèmes de santé mentale et les fugues125. »
Récemment, la Cour suprême du Canada a reconnu la souffrance additionnelle que peut causer la distribution d’images d’enfants exploités sexuellement. Elle a donc imposé une peine plus sévère dans le cas d’un père condamné pour avoir agressé sa fille de 4 ans sexuellement et pour avoir produit, distribué et possédé de la pornographie juvénile. Au moment de son arrestation, son ordinateur contenait environ 5 300 photos et 540 vidéos pornographiques impliquant des enfants; sa fille figurait dans plusieurs des photos et vidéos. Le juge du procès lui a imposé la peine maximale de 10 ans pour agression sexuelle et 5 ans de plus pour les autres infractions. La Cour d’appel a toutefois réduit sa peine de 15 à 9 ans. Le juge LeBel, de la Cour suprême, a fait la remarque suivante : « Je note enfin que L.M. diffusait son matériel pornographique à l’échelle planétaire par l’intermédiaire de l’Internet. L’emploi de ce mode de diffusion peut avoir des conséquences graves pour une victime. Dès lors qu’une photo est publiée sur le Web, elle est disponible pour une durée indéterminée, partout dans le monde. R.M. ne saura jamais si on ne retracera pas, un jour, une photographie ou une animation pornographique où elle figure126. »
En ce qui a trait aux victimes, un modèle d’évaluation et de traitement psychologique est en cours d’élaboration pour les enfants et leur famille dans le cadre de la stratégie provinciale de l’Ontario pour protéger les enfants de l’exploitation et de la violence sexuelle sur Internet127. De plus, le Secrétariat ontarien des services aux victimes du ministère du Procureur général offre un programme qui couvre les frais de counselling des jeunes victimes d’exploitation sexuelle sur Internet, qui avaient moins de 18 ans au moment du crime. Le programme propose également de l’aide aux membres de leur famille. En Ontario, plus de 385 victimes ont reçu du soutien et plus de 90 personnes ont pu bénéficier du fonds de dédommagement spécial aidant les victimes et leur famille à obtenir des services de counselling128.
Le problème est que peu d’études ont été réalisées à l’égard de ces questions. Selon le BOOST Centre, « Dans bien des régions, on constate un manque de compréhension au sujet de l’expérience des victimes qui ont été exploitées sexuellement sur Internet […] comparativement à d’autres formes de mauvais traitements commis envers des enfants, il existe une quantité relativement faible d’études et de documentation traitant de l’exploitation juvénile sur Internet »
129.
Malgré les succès, le nombre relativement faible de victimes ayant été identifiées et leur bas âge, ainsi que le manque d’expérience quant aux répercussions à long terme de ces images, nous laissent avec beaucoup de questions et peu de réponses satisfaisantes en ce moment. Jusqu’à présent, les services aux victimes ont surtout été offerts aux adolescentes qui ont été la cible d’hommes adultes en ligne. Ces cas présentent probablement une dynamique complètement différente de celle des cas impliquant des images et de l’exploitation130.
Il reste encore beaucoup de travail à faire avant de pouvoir répondre à certaines questions importantes. Que doit-on faire lorsque les victimes ont grandi et qu’elles ne savent pas que de telles images ont été produites? Que doit-on faire lorsque la police découvre d’anciennes images? Devrait-on aviser les victimes (si elles sont identifiées)? Dans l’affirmative, comment doit-on s’y prendre? Et à quel âge? Qu’arrive-t-il si un enfant ne divulgue pas la production d’images? Si un enfant refuse de reconnaître l’existence de photos ou de vidéos, devrait-on le contredire?
Comme l’a affirmé Jonah Rimer : « On sait peu de choses sur les effets psychologiques occasionnés lorsqu’on annonce à des adultes qu’il y a des images d’exploitation pédosexuelle d’eux sur Internet. Avant de révéler une telle chose, il faut accorder une attention particulière au moment et à la façon choisis pour le faire131. »
Il y a aussi les questions concernant les victimes qui connaissent déjà l’existence de ces images. Les victimes peuvent se préoccuper de la façon dont elles sont perçues par les personnes qui voient les images (par exemple les agents de police). Un grand nombre d’agresseurs forcent leur victime à donner l’impression qu’elle aime l’expérience. C’est pourquoi une victime peut craindre que la police croie qu’elle a vraiment apprécié l’incident. Les photos et les vidéos d’enfants exploités sexuellement peuvent, dans certains cas, aller à l’encontre des perceptions et des idées que les autorités entretiennent sur les enfants victimes d’exploitation sexuelle (c’est-à-dire qu’ils sont toujours des victimes ayant été contraintes à commettre un acte).
Kenneth Lanning, un agent retraité du FBI, soutient que « la société a du mal à comprendre les cas de victimisation sexuelle au cours desquels […] l’enfant ne joue pas le rôle auquel on s’attend. L’idée qu’une victime juvénile pourrait tout simplement se comporter comme un être humain lorsqu’un contrevenant fait preuve d’attention et d’affection à son égard, en retournant volontairement plusieurs fois au domicile de celui-ci, est troublante. C’est déconcertant de voir rire une victime de pornographie juvénile »
132.
Les chercheurs d’ECPAT International, un organisme visant à éradiquer la prostitution enfantine, la pornographie juvénile et le trafic d’enfants à des fins sexuelles, soulignent également que « les professionnels rapportent que, dans une telle situation, un enfant peut croire que les images illustrant son humiliation masquent la violence qu’il a subie et le font paraître comme un complice. Ce dilemme aggrave le traumatisme vécu par l’enfant »
133.
Un enfant n’est jamais responsable d’avoir été agressé sexuellement parce qu’en vertu de la loi, il est incapable de donner son consentement. Cependant, dans le cas de certaines victimes, l’abus est devenu quelque chose de tellement normal, qu’elles ont recours à des comportements qui peuvent nous bouleverser. Un enquêteur décrit un cas au cours duquel l’agresseur a graduellement apprivoisé la victime. Cela a débuté par la prise de photos normales. Il y a ensuite eu des jeux inoffensifs, culminant par un abus sexuel. À la « fin » du processus, la victime orientait certains aspects de l’abus, en négociant pour obtenir des cadeaux ou de l’argent en échange de sa participation à certains actes.
Pour ces raisons et bien d’autres, les victimes préfèrent souvent ne pas divulguer que des photos ont été prises ou que des vidéos ont été enregistrées. Même lorsqu’on leur présente les faits, certaines victimes refusent d’avouer que ces images existent. « Si on les force à vérifier l’authenticité d’une image d’abus, on peut traumatiser encore davantage les enfants134. »
La police doit tenir compte de cela lorsqu’elle prend une décision sur la façon d’aborder des enfants victimes d’abus pour obtenir plus d’information au sujet du contrevenant ou du crime.
Les techniques jugées utiles par la police dans les cas d’abus pédosexuels traditionnels doivent être remises en question dans les cas impliquant des images d’enfants exploités sexuellement. Par exemple, la police enregistre souvent sur vidéo les enfants qui font des déclarations dans les cas d’abus sexuel. Au Canada, ces vidéos peuvent être utilisées en cour et faciliter la poursuite des contrevenants. Toutefois, des inquiétudes ont été exprimées à ce sujet : « Prendre une vidéo du témoignage d’un enfant dont l’abus a été filmé pourrait le traumatiser encore davantage135. »
L’utilisation d’une liaison télévisée peut susciter des rappels d’images ou des souvenirs douloureux chez les enfants qui ont fait l’objet d’images d’exploitation.
Somme toute, il est clair qu’il reste beaucoup de travail à accomplir pour aider les policiers, les psychologues, les conseillers et les autres professionnels clés à déterminer la meilleure façon d’intervenir auprès des enfants victimes d’exploitation sexuelle facilitée par Internet.
RECOMMANDATION 7 : Que le Centre de la politique concernant les victimes du ministère de la Justice finance de la recherche sur les besoins des enfants victimes d’exploitation sexuelle facilitée par Internet.